L'écriture collaborative


ecrit collaboratif
Conçu comme un support à la construction d'un savoir collectif, le Web 2.0 a profondément amené à concevoir l'information de manière différente. Libérant l'écriture de l'univers clos du support imprimé, il a engendré une profonde modification dans ce domaine. Il est désormais possible d’écrire à plusieurs sur le même document et en même temps ! Le succès rencontré par l'Encyclopédie Wikipédia, l'un des sites les plus consultés au monde, a ouvert la voie à de nouvelles pratiques d'écriture. Se définissant elle-même comme un "projet d'encyclopédie libre, écrite collectivement", elle a démontré combien la collaboration était porteuse de qualité et pouvait doter l'écrit d'une plus grande richesse. Richesse pour la communauté qui bénéficie de la rencontre de points de vue différents sur un même sujet. Richesse également pour l'individu qui participe à un projet qui va le conduire à élaborer de nouvelles stratégies d’écriture et à se nourrir de nouvelles idées.

Co-écrire, un processus difficile


La réalisation d'un écrit collaboratif est le fruit d'un processus souvent jugé complexe et difficile. Dans l'article A Taxonomy of Collaborative Writing to Improve Empirical Research, Writing Practice, and Tool Development, paru en 2004, Lowry P.B., Curtis A. et Lowry M.R. expliquent cette difficulté par le fait qu'à la démarche d'écriture individuelle (qui a pour fondement, selon eux, la planification, la traduction et la révision), l'écriture collective ajoutent trois niveaux de complexité supplémentaire :
1. Intellectuelle
2. Sociale
3. Procédurale

Ceux-ci correspondent à trois questions que pose l'écriture collaborative :

1. Comment mutualiser et harmoniser des connaissances individuelles pour produire un savoir collectif ?
2. Comment coordonner les membres et leurs différents avis pour mener à bien ce projet ? Comment dépasser les conflits socio-affectifs générés par cet exercice collectif ?
3. Comment mettre en place une planification et une finalisation commune ?

La dynamique de groupe : la cl√© de vo√Ľte de l'√©criture collaborative


En r√©alit√©, au-del√† de la dimension intellectuelle et proc√©durale √©voqu√©es pr√©c√©demment, ce qui appara√ģt v√©ritablement comme la cl√© de vo√Ľte de l'√©criture collaborative est la dimension sociale de laquelle va d√©couler le "bon fonctionnement" du reste. Par "dimension sociale", on entend la capacit√© √† cr√©er une dynamique de groupe qui va f√©d√©rer chaque membre autour d'un objectif commun (la production d'un texte) et au sein duquel chacun va trouver sa place. Une dynamique qui va faciliter au maximum l'implication de ses membres et sans laquelle tout projet coop√©ratif est vou√© √† l'√©chec.

L'écriture collaborative peut en effet générer des conflits socio-affectifs (points de vue divergents, sentiment d'être jugé etc.) qui peuvent s'avérer difficiles à dépasser. L'acte de co-écriture nécessite ainsi :

  • ¬†Un haut niveau d'interaction r√©ciproque entre les membres aliment√© par des √©changes fr√©quents.
  • ¬†La prise en compte des diff√©rents points de vue, la valorisation des apports de chaque membre √† la communaut√©, l'encouragement de chacun √† participer, en gardant en t√™te cette phrase de Paul Ricoeur ¬ę La tol√©rance n'est pas une concession que je fais √† l'autre, elle est la reconnaissance du principe qu'une partie de la v√©rit√© m'√©chappe. ¬Ľ
  • ¬†La capacit√© de l'animateur √† r√©guler les conflits sociaux-cognitifs g√©n√©r√©s par les id√©es et natures divergentes.

Le travail de l'animateur de réseau va justement être d'apporter une convergence au sein de la communauté et de créer ainsi une dynamique constructive de travail propice à l'implication de chacun :



Faciliter la contribution de chacun par la méthode des 6 chapeaux


6 chapeaux
Afin de favoriser l'implication de chacun et l'émergence de nouvelles idées au sein d'un groupe, le psychologue spécialiste des sciences cognitives Edward de Bono a développé en 1987 la méthode dite des "6 chapeaux". Partant du postulat que la recherche de solutions passe par six phases bien distinctes, celle-ci invite chaque membre du groupe à explorer lors d'une réunion six modes de pensée spécifique, symbolisés par six chapeaux de couleurs différentes.
En résumé, les objectifs sont de :
  • ¬†permettre √† chaque membre de percevoir une id√©e, de la penser, sous un angle diff√©rent et ainsi de faire √©voluer son point de vue sur une question ;
  • ¬†emp√™cher la censure d'id√©es nouvelles au sein d'un groupe ;
  • ¬†cr√©er un climat favorable aux √©changes et √† la cr√©ativit√©, favoriser la libert√© de parole ;
  • ¬†r√©soudre collaborativement des probl√®mes ;
  • ¬†offrir une vision globale et approfondie de la situation ;

Concrètement, une fois le problème posé, chaque membre endosse tour à tour une stature différente en revêtant virtuellement un chapeau et commence à explorer de nouvelles solutions :

  • ¬†Le Chapeau blanc symbolise la neutralit√©. Lorsqu'elle le porte, la personne doit s'attacher √† √©noncer simplement les faits, en laissant de c√īt√© tout ce qui peut relever de l‚Äôinterpr√©tation.
  • ¬†Le Chapeau rouge : l‚Äô√©motion. La personne √©nonce librement ses sentiments et ses intuitions.
  • ¬†Le Chapeau vert : la cr√©ativit√©. Elle cherche des alternatives, en essayant de consid√©rer le probl√®me sous un angle nouveau.
  • ¬†Le Chapeau jaune : la critique positive. Elle "admet ses r√™ves et ses id√©es les plus folles".
  • ¬†Le Chapeau noir : la critique n√©gative, le jugement. Elle √©nonce les faiblesses et les risques que comporte selon elle cette id√©e.
  • ¬†Le Chapeau bleu : l'organisation, la canalisation des id√©es, le processus. Elle s'attache √† prendre du recul sur le sujet √©nonc√©.

Cette méthode, qui pousse les participants à sortir de leur mode de pensée habituel, peut s'avérer très utile dans le cadre de la réalisation d'un écrit collectif.

Trois approches pour réaliser un écrit collaboratif


Réaliser un écrit collectif peut se faire de différentes manières, selon trois niveaux de collaboration :
  • ¬†Un membre commence par r√©diger un article qui est ensuite modifi√© et enrichi par un autre membre et ainsi de suite jusqu'√† obtenir un ¬ę¬†document¬†¬Ľ jug√© complet par le groupe et faisant l'objet d'un consensus.
  • ¬†Une approche plus coop√©rative que collaborative consiste √† ce que chaque membre travaille sur une partie de l'article. Les diverses parties produites sont ensuite reli√©es entre elles et harmonis√©es pour former un seul et m√™me article.
Une variante à cette coopération consiste à ce que chaque membre, selon ses compétences et ses appétences, effectue une partie du travail. Par exemple, un membre rédige, l'autre corrige, le troisième relit etc.
  • ¬†Enfin, l'approche la plus collaborative est peut-√™tre celle qui inclut tous les membres de la conception √† la r√©alisation de l'√©crit, celle o√Ļ il n'y pas v√©ritablement de distinction de r√īle. Chacun participe ainsi aux diff√©rents phases. Nous allons nous arr√™ter sur les phases d'√©laboration que pourrait recouvrir cette derni√®re.

Les phases d'élaboration : trucs et astuces pour l'écriture participative


Chaque groupe peut trouver sa propre méthode, celle qui lui correspond. Cependant, pour avoir quelques points de repère, voici quelques trucs et astuces pour initier une écriture participative :

1. Faire vivre "une expérience irréversible de coopération"


Rien de mieux pour pr√©parer un groupe √† la r√©alisation d'un √©crit collectif que de commencer d√©j√† par lui faire vivre une "Petite Exp√©rience Irr√©versible de Coop√©ration" (PEIC). Ceci afin de r√©soudre des points de blocage √©ventuels, faire na√ģtre les premiers √©changes et donner du sens √† la d√©marche collaborative. L'une des grandes astuces consiste √† utiliser Etherpad, un service en ligne qui permet de prendre des notes √† plusieurs personnes simultan√©ment, sur lequel est mis du contenu imparfait, √† corriger ou comportant de nombreuses fautes d'orthographe. Ce simple fait va pousser instinctivement les personnes, malgr√© les barri√®res qu'elles pourraient avoir, √† corriger les fautes. Cette astuce est encore plus efficace quand la faute porte sur le nom d'une personne : au souci de l'orthographe irr√©prochable, s'ajoute l'ego...Le mal est fait : la personne vit sa premi√®re exp√©rience de collaboration !



2. Le brainstorming


Ce premier pas réalisé, une deuxième étape peut être franchie par l'organisation d'un brainstorming collectif c'est-à-dire d'une réunion de collecte d'idées qui permet de rassembler tous les points de vue et les propositions d'écriture du groupe. Cette technique incite les membres à verbaliser les idées, à les confronter entre eux et à les reformuler. Elle stimule en outre la créativité. L'utilisation d'une carte heuristique s'avère très efficace pour recueillir toutes ces données, les hiérarchiser entre elles et offrir une vue d'ensemble. Le principe est simple : l'animateur fabrique une carte mentale qui reprend les points énoncés par chaque membre et les classe par thèmes et sous-thèmes. Projetée à l'écran, celle-ci permet à chacun de voir s'il manque une donnée et d'intervenir ainsi plus facilement. Cela permet de rapidement faire fuser les idées et de prendre en compte chaque point de vue !
De nombreux outils de carte heuristique existent, parmi eux se distingue Freeplane par sa facilité d'utilisation :



3. La rédaction


Une fois ce travail effectué, le groupe est en mesure d'établir un plan de l'écrit à réaliser. A partir de ce plan, le vrai travail de rédaction va commencer. En amont, il peut être utile de tester différentes modalités d’écritures (individuelles ou directement en groupe, dans quel cadre etc.) pour trouver la configuration qui conviendra le mieux au groupe. Une réflexion sur ce qu'induit la publication (= exposition) est également nécessaire.

La rédaction peut se faire au travers d'outils en ligne qui permettent à chaque membre d'éditer et de modifier le document, d'améliorer le travail commun d'écriture et d'avoir une vision en temps réel de l'état du document.

Google Document se prête bien à la rédaction en petit groupe. Il permet de rédiger à plusieurs et en même temps un document en ligne que chacun peut modifier et dont toutes les modifications sont automatiquement intégrées à l'écrit de base. L'avantage de cet outil est que le travail n'est jamais isolé et que les membres peuvent voir la construction au fur et à mesure de l'écrit et par là-même faire évoluer leurs idées sur le sujet.



Pour un plus grand groupe, le Wiki peut être une bonne option. Tout comme Google Doc et Etherpad, il permet de publier instantanément toute création ou modification de page et d'avoir une vue d'ensemble mais possède d'autres options intéressantes. Il offre en effet la possibilité de commenter les pages, d'avoir une mise en page des contenus plus visuelle, de décider du moment de l'édition du travail en ligne et de gérer l'historique des rédactions. Il permet ainsi un travail collaboratif peut-être plus structuré.


Ex : un wikini comme espace de travail coopératif pour rédiger une newsletter : http://outils-reseaux.org/ExempleRenLettreActu

Petit retour d'expérience d'Animacoop sur la rédaction collective


Lors de la formation Outils-R√©seaux ¬ę Animer un r√©seau collaboratif ¬Ľ (Montpellier, octobre-d√©cembre 2010), les formateurs ont propos√© au groupe de stagiaires d'Animacoop de r√©diger collectivement et √† distance, trois articles pour leur newsletter. Les membres du groupe avaient l'habitude de travailler ensemble et √©crire un article permettait de valoriser un bien commun, une cr√©ation. "Pour les formateurs, cet exercice d'√©criture √©tait une sorte de d√©fi m√©thodologique", expliquent les responsables de la formation : "Comment tester la capacit√© collective de synth√®se des contenus transversaux produits durant la formation ? Deuxi√®me d√©fi : comment motiver les stagiaires pour un travail compl√©mentaire et peu anticip√© ? ¬Ľ

Le témoignage des stagiaires sur cette expérience (méthode employée, étapes de réalisation, gestion du temps) est à lire en ligne : http://animacoop.net/formation2/wakka.php?wiki=PageArticlerc

Crédits illustrations sous licence Creative Commons : by bgblogging, by Yves Guillou.


Pour aller plus loin


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